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La Guerre des Mondes

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Le contrôle de l'univers

Adapté du fameux roman de H.G. Wells, le dernier Steven Spielberg est bien plus qu'un feu d'artifice de pixels éclatants et crépusculaires. S'attachant à la figure d'un père, Tom Cruise, Spielberg le ramène à la condition d'un enfant ignorant et impuissant devant les événements à venir. Le père, le fils, l'acteur, le spectateur, fusionnent dans une conscience commune un peu totalitaire, mais qui a le grand mérite de faire émerger un "nous".

Dans La Guerre des mondes, Tom Cruise protège et sauve Dakota Fanning (sa fille) d'une invasion extra terrestre. L'histoire est connue, c'est celle de H.G Wells, à quelques détails près. Justement, les détails, c'est ce qui fait toujours la différence. Pour Steven Spielberg (et pour Wells aussi), La Guerre des mondes est une fable. Une fable sur la grandeur et la petitesse de l'humain, son intelligence et sa capacité d'adaptation à un monde maîtrisé, la nature (pour les grandes lignes, mettons l'ouverture et la conclusion de l'œuvre). Seulement il y a un autre sujet dans cette version pixelisée de La Guerre des mondes.

Ce sujet, pas très original, surtout chez Spielberg, c'est la responsabilité du père. Tom Cruise est divorcé, immature, irresponsable, et ses enfants (Dakota Fanning et Justin Chatwin) sont presque sérieusement plus adultes que lui. La Guerre des mondes sera donc une conquête du rôle du père grâce aux évènements, ou comment assumer ses responsabilités et accepter un devenir adulte au regard de ses enfants. Presque un film sur le choix, une parabole de ce qui fait l'une des spécificités de l'humain. Caricature d'une mythologie américaine propre à la cellule familiale comme fondement social de l'être ? Pas tant que ça. La force de Spielberg, c'est qu'en choisissant de faire de La Guerre des mondes un film intimiste à la première personne, le cinéaste organise l'évolution du récit en fonction d'une découverte progressive et individuelle des évènements. Cette découverte, associée au point de vue de Tom Cruise, permet de créer un personnage de père qui n'en sait pas plus que les autres, se retrouvant dans l'incapacité de fournir toute explication, alors que nous, spectateurs, savons déjà. Le père est donc ce même enfant désarmé que les siens, un être démuni mais qui par son seul savoir (à peine plus que son fils) peut faire la différence en organisant une fuite.

Ce jeu propre aux informations données dévoile une conscience naïve du héros qui, justement parce qu'il nous place du point de vue de celui qui subit et observe l'inédit, trouve une certaine foi dans un récit auquel Spielberg demande de croire avec le regard de l'enfant. Cette mise en récit qui défait et tente d'organiser aussi la question de l'héroïsme (avec ses références rares mais explicites à l'actualité), Spielberg la filme comme une version longue et recontextualisée de son débarquement en Normandie dans Il faut sauver le Soldat Ryan. En ce sens, La Guerre des mondes est un film presque fullerien. Ce qui compte ici c'est survivre, sauver sa peau, Tom Cruise n'ayant comme seule gloire que d'avoir sauvé sa fille et non l'humanité (ce qui est déjà beaucoup). Un film individualiste, donc ? Par moment, une scène comme l'attaque de la voiture assaillie par une centaine d'individus désespérés (rappelant presque le remake de Zombie) aurait tendance à le suggérer. Mais Spielberg ne se défait jamais d'une conscience collective. Si La Guerre des mondes joue d'une mise en scène très « actualité » (encore un trait façon Fuller), en suivant au plus près l'affolement de son héros (psychologiquement, physiquement), c'est pour faire de ce « je » (Tom Cruise) une page vierge.

Le « je » Tom Cruise n'est donc que le miroir d'une stratégie classique propre à l'éveil d'une pensée de masse. Ce « je », individu, Monsieur Tout-le-monde, acteur et observateur de l'apocalypse, traversant un enfer peuplé de visions numériques époustouflantes, Spielberg le veut comme un « nous ». « Spielberg (...) veut convaincre avant de discuter. Il y a là quelque chose de très totalitaire », a dit un jour Godard. Avec La Guerre des mondes, Spielberg ne discute toujours pas, il détruit d'abord. Inventant mille manières sidérantes pour placer l'humain dans des décors hostiles, il cherche la panique, l'étouffement, l'excitation de la perte (père-enfants). Traquant implacablement la peur au bord d'un raccord ou au détour d'un plan, sa stratégie est celle d'un totalitarisme de l'œil. Ainsi la salle, ce « nous » pensant-sentant Tom Cruise, prise dans un déluge poétique de pixels à la beauté crépusculaire, se trouve à position égale de l'acteur pris dans le filet implacable de Spielberg. On tente de se rassurer, on ne parle pas ou à peine, on reste fasciné, fatigué ; le spectacle est total, massif, et Tom Cruise reflète un spectateur ramené à lui-même face à une machine plus forte que lui. Le cinéma, « contrôle de l'univers » disait Godard, voudrait inviter ici à une conscience de soi par les sens, l'émotion. Il demande à croire en nous, seuls acteurs d'un monde existant d'abord par le souci de l'autre dont il faut simplement assurer la survie. L'épitaphe s'écrit enfin au nom de Dieu et à la gloire de la nature, mais devant la désolation des paysages anéantis, l'homme n'a que lui-même, il est seul.

La Guerre des mondes (War of the Worlds)
Un film de Steven Spielberg
Etats-Unis, 2005
Durée : 1h56
Avec Tom Cruise, Dakota Fanning, Justin Chatwin, Tim Robbins...
Sortie salles France : 6 juillet 2005

[Illustrations : La Guerre des mondes. Photos © United International Pictures (UIP)]

Jérôme Dittmar