Acteur remarqué de la scène contemporaine (Luc Bondy, Rodrigo Garcia), Marcial Di Fonzo Bo est également cofondateur de la compagnie des Lucioles, avec entre autres Pierre Maillet et Elise Vigier. Depuis 2001, il interpète Eva Peron, actuellement au Théâtre de la Bastille. Entretien, avant Avignon où un vaste projet des Lucioles sera dédié à Copi.
- Lire la chronique de Eva Peron
Fluctuat : Votre Eva Peron possède déjà une longue histoire puisque le spectacle a été créé pour la première fois au Chili en 2001. La mise en scène a-t-elle beaucoup évolué depuis ?
Marcial di fonzo Bo : Avec les Lucioles, nous avons créé un notre premier spectacle de Copi en 1998, il s'appelait Copi, un portrait. Nous avons fait une longue tournée, notamment en Amérique du Sud. Et lors d'une tournée en Argentine, en 2000, je découvre une édition d'Eva Peron, découverte importante historiquement, puisque ce texte était jusqu'alors censuré en Argentine. Copi qui avait écrit cette pièce en 1969 était interdit de séjour dans son pays, à cause d'elle. La pièce, créée pour la première fois à Paris en 1970 par Alfredo Arias au théâtre de l'Epée de bois, n'avait jamais été montée en Amérique du Sud.
J'ai proposé d'organiser une lecture publique de la pièce avec des comédiens chiliens très célèbres, et c'est un grand succès. On décide alors de la monter. La première mise en scène d'Eva Peron, c'est donc au Chili, à Santiago, avec cette bande de comédiens. La mise en scène de l'époque est assez semblable à celle d'aujourd'hui : la chorégraphie des masques et des morts a été faite par la chilienne Francisca Sazié et n'a pas changé, l'obsession des robes, les néons qui montent et descendent, mais il n'y avait à l'époque que des hommes qui jouaient (même le rôle de l'infirmière). Nous avons joué pendant trois mois à guichet fermé.
Fluctuat : C'est seulement ensuite, que le spectacle a été montré en Europe ?
C'est à la saison suivante (2002-2003), il y a eu de nouvelles demandes pour jouer la pièce en Europe mais les comédiens chiliens n'étaient pas tous disponibles. Elise Vigier et Pierre Maillet ont alors intégré le spectacle, qui se jouait toujours en espagnol. Le spectacle s'est arrêté après quelques mois de tournée. On pensait que c'en était fini d'Eva Peron, mais, en 2004, on nous a proposé de jouer Eva Peron à Buenos-Aires, dans le cadre d'un festival français : nous avions donc l'immense opportunité de monter ce spectacle, ce qui n'avait jamais été fait en Argentine ! J'ai alors mis en place une nouvelle distribution et je me suis offert le rôle d'Eva Peron.
La mise en scène a évolué selon les acteurs qui jouaient les rôles. J'ai fait en sorte de donner à chacun des acteurs qui a rejoint la troupe une couleur nouvelle pour le personnage, un champ de travail qui puisse contenir ma vision de la pièce mais aussi l'apport personnel du nouveau comédien. Donc la mise en scène a vraiment évolué en ce sens là : elle a dû s'adapter aux nouvelles équipes.
L'accueil du spectacle devait être très différent selon les pays, le Chili, l'Argentine, patrie d'origine de Copi ou Paris ?
Buenos-Aires, c'était vraiment un moment très fort pour tous. On avait très peur au début, parce qu'on ne savait pas comment la pièce, jamais jouée, allait être reçue. On a eu un grand succès, mais il est vrai aussi qu'on n'a joué que six soirs, dans le cadre d'un festival français, avec un public un peu particulier, un peu « trié » sans doute. Mais, on jouait quand même devant 800 Argentins chaque soir, en espagnol. C'était un moment historique très fort pour tous, pour Copi, pour moi-même, pour chacun des acteurs, on était tous très remués de le faire, là-bas, en Argentine.
Il n'y a pas cette même charge affective à Paris ?
C'est autre chose. Mais forts de notre expérience à Buenos-Aires, on est quand même très conscients qu'il se dégage une énergie très forte du spectacle. Les spectateurs à Paris sont assez stupéfaits de ce qu'ils voient, du moins, c'est ce qu'on nous dit ! C'est un spectacle assez explosif et puissant, et dans ce théâtre de la Bastille, la proximité avec le public est tellement grande que chaque représentation est très fiévreuse ! Ce n'est pas rien de jouer cette pièce !
C'est vrai qu'on a le sentiment d'une véritable osmose entre vous tous, et Pierre Maillet, notamment, joue la mère d'Eva Peron avec une jubilation étonnante !
Il se passe des choses aussi fortes sur scène quand des acteurs rencontrent un auteur. De telles rencontres avec un écrivain ou un poète sont rares mais indéniables. Quand un acteur rencontre un auteur, son jeu est comme le prolongement parfait de l'écriture. C'est rare, c'est le cas de Pierre, c'est mon cas aussi, c'est une vraie rencontre avec Copi.
C'est comme si les Lucioles trouvaient avec Copi un artiste de prédilection :
C'est vrai qu'on trouve avec Copi un territoire qui est un peu le nôtre. Avec les Lucioles, on est sensibles à ce genre de rencontres, et on aime explorer une œuvre dans sa totalité, et pas seulement une ou deux pièces. C'est le cas aussi avec Lars Noren, Rodrigo Garcia, Fassbinder, ou encore Pasolini. A chaque fois, le travail, tel qu'on le pense, est une longue exploration d'un univers pour en comprendre la complexité. On choisit des auteurs qui ont un certain rapport au théâtre, mêlé de proximité mais aussi de distance, qui sont aussi cinéaste ou dessinateur comme Copi. C'est un travail de longue haleine, on travaille sur Copi depuis plus de huit ans maintenant. Ce sont donc des couches supplémentaires qui viennent nourrir le travail : on arrive alors petit à petit à quelque chose de véritablement magique et d'unique.
On connaît assez peu Eva Peron, la « vraie », en France. C'était une comédienne célèbre et elle a véritablement créé le personnage d'Eva Peron (jusqu'à se teindre en blonde !). En fait Copi s'est emparé d'une bête de scène :
C'est en effet le cœur même de la pièce de Copi. Le personnage même d'Evita est incroyable : c'est une femme qui est née dans un bidonville de province, qui est morte à 33 ans dans les années 50, à une époque où les femmes n'avaient pas le droit de vote. Pour qu'une femme puisse avoir un tel destin, pour qu'elle puisse arriver à toucher des milliers et des milliers de personnes, elle devait être exceptionnelle. Evidemment sa mort à 33 ans, rapide, qui l'emporte alors qu'elle est à l'apogée de sa carrière, de sa notoriété a participé puissamment au mythe. La pièce de Copi parle de cela : comment Evita est amenée à jouer le rôle qu'elle a façonné, fabriqué toute sa vie et comment elle doit payer de sa vie, pour devenir un mythe, et évidemment elle n'a pas envie de mourir !
C'est là tout le génie de Copi : il nous montre Eva Peron comme une femme triviale, capricieuse, une vraie salope, insupportable mais en même, et c'est là que réside le véritable hommage, il lui sauve la peau ! Il humanise le mythe, on voit aussi dans la pièce la détresse de cette femme, l'horreur de son agonie.
Le spectacle est assez court, 1h10 ; et pourtant, on sent le temps qui passe. Le spectacle alterne moments convulsifs, hystériques et des lenteurs, où il ne se passe presque rien. C'est comme si le rythme du spectacle lui-même suivait le rythme de l'agonie, fait d'attente et de convulsions.
Une agonie, c'est le temps qui est arrêté. C'est l'attente. Et c'est ce qui se passe dans la pièce : quand Eva n'est pas là, les personnages n'ont rien à faire, à part attendre. Je voulais rendre tangible ce temps-là.
La fin est ambiguë puisque c'est l'infirmière qui meurt à la place d'Eva. Le subterfuge est démasqué mais en même temps, le personnage politique est bien mort :
Il faut qu'il y ait un cadavre, ce sera le cadavre de l'infirmière. C'est une idée de génie de Copi d'imaginer qu'Eva Peron n'est pas morte, mais que dépassée par les événements et le mythe qui s'installe, elle décide de ne pas mourir. Et en même temps, le discours de Peron à la mort d'Eva (et qui clot la pièce) se termine par ses mots : « Eva Peron est plus vivante que jamais » ! Et c'est toujours ce que l'on dit aujourd'hui en Argentine à propos d'Eva Peron.
Nous en tant que spectateur, on ne sait pas trop quoi en penser, de cette mort, de cette mascarade et c'est très bien !
Vous serez, avec les Lucioles, au festival d'Avignon avec un vaste projet Copi :
L'idée, c'est de proposer au public une traversée dans l'univers de Copi. Nous allons donc jouer deux pièces, une reprise, le Tour de le Défense, et une création, Loretta Strong. Mais simultanément, nous allons présenter deux œuvres non théâtrales de Copi, des dessins que nous allons animés : une première installation, Les poulets n'ont pas de chaises, sera consacrée au célèbre personnage de la femme assise, et la deuxième, Sale crise pour les putes, verra s'incarner les plus improbables personnages. Nous voulons faire revivre les bd de Copi, les plus trash, les plus farfelues, les plus poétiques.
Ces installations prendront place dans la volière Dromesko que nous allons transformer en immense lanterne magique et qui donnera vie aux dessins de Copi.

[Illustrations : Marcial di fonzo Bo, photos du spectacle Eva Peron, 2006]
Sur Flu : - Lire la chronique de Eva Peron - Entretien avec Pierre Maillet
Sur le web : - Théâtre de la Bastille () - Compagnie des Lucioles - Site de Projet Copi à Avignon 2006
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