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Théâtre de Châtillon le 01/12/01, et en tournée permanente...

Ilka Schönbein
Métamorphoses des métamorphoses


Ecrire sur Ilka équivaut en général à broder avec le très peu d'informations que l'on a d'elle, ou à se perdre en hypothèses hasardeuses. Pour éviter de tomber expressément dans ces deux travers, j'essaierai de conter quelles furent mes impressions lorsqu'à plusieurs reprises je croisais sa route.

J'avais 16 ou 17 ans la première fois que je la vis. C'était au festival d'Avignon, sous la terrible chaleur de juillet. Sur la place du Palais des Papes était installée une curieuse cahute : un ramassis de chiffons, de draps percés, étendus sur de la ficelle attachée de part en part sur deux ou trois portants. Je dis cahute, je dis portant, parce qu'il faut bien nommer d'une façon ou d'une autre ce qui lui servait à délimiter son espace de jeu, mais ces termes sont finalement assez impropres à définir ces objets détournés, déguisés, récupérés ici ou là. Au milieu du demi cercle que formait cet attirail, béait une sorte de malle ou de grosse valise, et, non loin, un curieux personnage masqué, une vieille vêtue de haillons noirs, agitait une poussette vide. Si les gens ne s'étaient pas agglutinés autour, pour voir, on aurait pu croire une femme folle comme on en croise parfois, qui radote, seule, décrochée bel et bien du réel.

Il ne s'agissait pourtant pas de cela, et je restais plus d'une heure, la bouche entrouverte, ignorant le soleil et la foule, littéralement happée par Les Métamorphoses, première création d'Ilka Schönbein. Peu à peu, sur une bande son mal enregistrée, la vielle se mua en femme, sur les genoux de laquelle une petite fille en nattes, chiffons, et pâte à bois vint s'assoir. La mère et la fille, vinrent au devant de la scène ; les jambes d'Ilka départagée, un bas de fillette sur l'une s'agitant dans les plis de la jupe courte de l'enfant, l'autre gainée de sombre, marchant du pas calme et mesurée de la mère. Ca n'était que le début de cette atmosphère étrange et triste. Guerre, misère et mort, les femmes du ghetto défilaient une à une sur de vieilles chansons allemandes, tombées dans l'oubli. La jeune fille disparut, dans quelques plis du décor, et sans masque cette fois la marionnettiste se prit à danser avec un homme que figurait un haut de forme et une veste sur un cintre. L'homme se transforma en corbeau qu'Ilka, effrayée, faisait s'agiter d'une main au dessus d'elle. Le corbeau engrossa la jeune femme et disparut. Une main sous sa robe pour nous mimer son ventre, les yeux écarquillés, nous contant sa surprise, la belle s'allongeât sur un haillon sale et mis au monde un nouveau né braillard, dont nous vîmes chacun des membres sortir de son entre jambes.

Je mets quiconque au défi de ne pas être ému devant cette scène.

Les images continuèrent de se succéder devant un public de rue, médusé, silencieux, attentif, comme rarement. L'allégorie du nazisme tour à tour corbeau puis araignée, dont la toile se tissait autour de ces fantômes, droits sortis de l'imaginaire de l'artiste, des femmes à son image, des marionnettes, des masques crées par ses mains agiles. L'humanité moribonde s'était recroquevillée dans le frêle corps d'Ilka, lequel n'en finissait pas de se dédoubler, racontant un mariage derrière des barbelés, une valse avec la mort… Je quittais Avignon cet été là après avoir vu de petits spectacles et de plus conséquents (Caubère, notamment) mais aucun ne me laissait une trace comme celui de cette femme dont j'ignorais tout, et dont j'écorchais le nom que j'avais entendu souffler au moment de la quête.

Bien des années plus tard, je trouvais l'affiche de l'artiste dans la petite chambre d'un ami. Il l'avait vu à Aurillac, ou à Châlon, elle tournait encore, avec le même spectacle. J'en fus ravie. C'est un documentaire sur Arte qui me remit sur sa piste, elle s'était laissée filmer, dans sa roulotte. Son visage marqué par dix années de galère sur les routes, avec ses haillons, ses chiffons, sa musique passée de mode. Elle expliquait en terme brefs son inadéquation au monde moderne, ne s'étalait pas outre mesure. Réservée, sauvage, toute à ses marionnettes et à son récit muet sur la Shoah.

La dernière fois que j'assistais à son spectacle, ce fut au théâtre de Châtillon ou en plus des Métamorphoses elle présentait une nouvelle création pour enfant, Le Roi Grenouille, que je n'eus pas la chance de découvrir. Par contre, je me délectai à nouveau de ce spectacle mûri, travaillé, embelli par le temps. La salle était comble et, comme un seul homme, le public se leva pour applaudir le vol de la colombe qui clôt ce voyage improbable. Quant je demandai une interview à l'attachée de presse du théâtre, on me fit bien comprendre que la lune serait plus simple à obtenir qu'une entrevue avec Ilka, marionnettiste originale, danseuse étrange, dont l'univers offert à ceux qui d'ordinaire ne vont pas au théâtre semblait ne pas souffrir de contact trop abrupt avec le monde moderne. Position que l'on ne pouvait qu'approuver, tant, à la vue du spectacle, il semblait impérieux de protéger cette forme originale, de toute scorie marketing ou médiatique.

Nombreux sont ceux, comédiens, danseurs, plasticiens, artistes de rue, qui reconnaissent en elle un maître absolu...

Voilà tout ce que je sais de la mystérieuse Ilka, guettez la dans vos villes, soyez attentifs aux vieilles qui se promènent en nippes déchirées avec des poussettes vides.

La m.

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Ilka Schönbein en tournée -

"Métamorphoses des métamorphoses"
par le Theater Meschugge ("fou" en yiddish)
De et evec Ilka Shönbein


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